MORT DE COPPI

12 janvier 1960 à 8 heures 45 du matin, le cyclisme se réveillait orphelin. Fausto Coppi était mort. Son agonie avait commencé à peine un mois plus tôt. Les autorités de Haute-Volta l'avaient invité à participer à une course qui prétendait populariser le cyclisme dans ce pays d'Afrique. Peut-être le prétexte n'était-il pas suffisant pour le faire voyager si loin, mais la course devait s'accompagner d'une autre aventure, un safari, et, nous le savons, Coppi appréciait particulièrement la chasse. Giulia Occhini, la « Dame blanche », avait bien tenté de le faire changer d'avis. « Fausto, pourquoi pars-tu, pourquoi nous laisses-tu seuls? Réfléchis, là-bas il y a la malaria ». Il fut cependant impossible de le détourner de cette idée. Accompagné de son ami Géminiani, du jeune Anquetil, de Roger Rivière (alors détenteur du record de l'heure), d'Henry Anglade et de Hassenforder, Coppi partit pour Ouagadougou le 10 décembre 1959. Après un voyage fatigant mais sans complications et une journée d'acclimatation où il fut l'objet de tous les égards, la course devait se tenir le 13 décembre. Le parcours faisait à peine 70 kilomètres aller et retour, sur une route poussiéreuse, dont les bords étaient peuplés de 20 000 spectateurs qui applaudissaient à tout rompre aussi bien les champions européens que leurs concurrents autochtones, Sanou, Moussa, Sibiri, Kouakou et Kouamé, eux-mêmes stupéfiés de rouler aux côtés du grand Fausto Coppi. Cette course fut sans histoires ni rebondissements. Elle fut remportée par Anquetil au sprint devant Coppi.Le soir meme fut donnée une fête en l'honneur des coureurs dans une jolie maison de campagne située dans les alentours de Ouagadougou. Après le dîner et l'agneau au rôti, les participants se rendirent au hangar de l'aéra-club local, où se tenait un bal qui réunissait la plupart des Européens qui habitaient la région, ainsi que des perrsonnalités africaines, parmi les quelles le président de la République de Haute-Volta, Maurice Yameogo. Ce fut le président lui-même qui, le 14 décembre, mit à disposition des cyclistes deux avions Broussard afin qu'ils puissent partir. en safari. À cette expédition de chasse se joignirent vite de nouveaux invités, car nombreux étaient ceux qui voulaient accompagner les champions. Ceux qui ne trouvèrent pas de place,dans les avions parcoururent les 50 kilomètres jusqu'à Fada N'Gourma en véhicule tout terrain, sans hésiter devant la piste cahoteuse de latérite. Tous étaient logés dans la villa d'un riche constructeur local nommé Bonanza. Cette nuit-là, ils participèrent à une rande réception, dans laquelle Coppi resta en retrait et se montra distant.  Selon ce que relate Jean-Paul Ollivier dans son livre Fausto Coppi, ce fut Raphaël Géminiani qui réussit, par Plaisanteries, a le tirer de son mutisme.  Nous sommes allés tôt au lit, se souvenait Geminiani, Fausto et moi dans la même chambre, sans moustiquaires. Comme cela était habituel, nous nous sommes vus rapidement attaqués par les moustiques. Après avoir donné q qelques claques en l'air, je me suis endormi comme un plomb. Lui, pour sa part, a continué la lutte toute nuit. L lendemain, il était sur les nerfs". Le 14 et 1 15 décembre, Coppi participa a deux parties de chasse dont on garde quelques brèves traces grâce a un film  amateur tourné par un jeune étudiant de Gênes, Adriano Lajolo . Dans ce film ,on voit le Campionissimo en pleine savane, coiffé d'un casque colonial, posantt au milieu de jeunes Africaines aux seins nus et faisait même enrager les crocodiles au bord du fleuve. Dans ces images « typiques» de villages africains et de scènes folkloriques, on remarque que Coppi se gratte souvent les jambes, dévorées par les moustiques; le coureur n'était pas protégé par la quinine, qu'il avait refusé de prendre avant son voyage. Le 17 décembre, lors d'un dîner d'adieu, Maurice Maurel, envoyé spécial de L:Équipe, se rendit compte que ce soir-là Coppi « était voûté, manifestant une certaine lassitude. Sous ses yeux s'étaient formées des poches, il avait le teint pâle malgré les brûlures du soleil. Il pouvait à peine cacher ses bâillements et sans doute avait-il envie que tout cela se termine ». Enfin, le 18 décembre, Coppi rentra à Paris depuis l'aéroport d'Abidjan. Il était accompagné de son ami Cillerio, vice-président du club de football de Turin, et de Raphaël Géminiani, tandis que les autres cyclistes, n'ayant pas eu de places libres, devaient partir le lendemain.  Quand Coppi fut de retour chez lui, à Novi Ligure, Giulia fut surprise de constater sa mauvaise mine, qu'elle attribua néanmoins à la fatigue du voyage. "Quand il eut fait sa toilette, écrivit-elle plus tard, il me sembla que Fausto avait meilleure allure. Il récupéra sa vivacité et était heureux. Tout semblait normal. Le lendemain, nous sommes sortis faire des courses, et le jour suivant nous sommes allés à Gênes, pour voir la partie de football dans laquelle s'affrontaient Gêr:es et Alexandrie, le grand derby du Piémont ».  Les jours passaient paisiblement. À la veille de Noël, Giulia, Fausto et le petit Faustino lâchent dans les airs des ballons d'hydrogène portant un message de Faustino pour l'Enfan.t Jésus. Le lendemain, Coppi se sent soudain fatigué, mais il n'accorde pas d'importance à cette fatigue. Le 27, il part à la chasse avec ses amis, mais le jour se lève brumeux et la partie est suspendue. Il rentre chez lui vers 13 heures et se couche, très affaibli. Le reste est déjà entré dans l'histoire: les médecins Allegri et Astaldi font d'abord le diagnostic d'une grippe, puis d'une {{ maladie d'origine inconnue ». Plus tard, le docteur Aminta Fieschi, directeur de  l'Institut de pathologie médicale spéciale de l'Université de Gênes, alarmé par les symptômes que présente Coppi (130 pulsations à la minute et une fièvre basse), conseille de hospitaliser. Transporté à l'hôpital de Tortona, Coppi mourut victime d'un traitement erroné qùi ne s'était pas attaqué au mal. Dans le même temps, on apprit que Raphaël Géminiani, à Clermont-Ferrand, avait été hospitalisé avec les mêmes symptômes que Coppi. Le destin a voulu que le docteur Brugière, spécialiste de médecine tropicale, fût alors de passage à Clermont-Ferrand: il envoya rapidement le sang de Géminiani à Paris pour une analyse àl'Institut Pasteur, où le professeur Schneider diagnostiqua qu'il s'agissait d'un cas de malaria dans lequel le parasite attaquait avec une virulence particulière les globules rouges, qu'il détruisait en l'espace de huit jours. Géminiani fut sauvé de peu. Une fois Une fois le diagnostic établi, son frère Angelo téléphona aux médecins qui soignaient Fausto Coppi pour .Ies informer des résultats de l'Institut Pasteur. La réponse des docteurs est entrée dans la petite histoire de la stupidité humaine: « Soignez votre Géminiani comme vous voudrez, nous nous soignerons notre Coppi du mieux possible ».  Avec un mauvais diagnostic qui parIait de « broncho-pneumonie hémorragique provoquée par un virus» au lieu de malaria, et des médicaments à base qui parIait de « broncho-pneumonie hémorragique provoquée par un virus» au lieu de malaria, et des médicaments à base  de cortisone et d'antibiotiques quant il aurait fallu une dose massive de quinine, la vie du champion s'amenuisa jusqu'à s'éteindre. Le 2 janvier 1960 à 8 heures 45 ne s'embua pas le miroir, témoin de vie, que le Campionissimo avait devant la bouche. Vêtu du costume gris rayé qui lui plaisait tant parce qu'il le faisait ressembler à un dandy parisien, Coppi gisait, entouré de la « mamma » Angiolina et de son frère Livio, de ses amis les plus intimes, de Giulia Occhini et de Bruna, son épouse, vêtue de noir, un voile lui couvrant le visage.  Vinrent ensuite les funérailles, une folie de masse, une manifestation de douleur populaire qui, selon les mots d'un chroniqueur, « mit un nœud dans la gorge de toute l'Italie ».  La mort de Coppi fut suivie d'une véritable avalanche d'articles dans les journaux. A travers eux un pays stupéfait, incrédule et meurtri pleurait son champion disparu à jamais. L'un d'eux était signé d'Indro Montanelli dans le Corriere della Sera: « Il nous a laissés, à l'improviste, à peine descendu de la bicyclette, comme si sans elle sa vie n'eût pas de sens ».   « Nous, qui avions cru que personne ne mourait plus d'une pneumonie ».  « Vraiment, nous ne pouvions imaginer que ce serait Coppi qui nous montrerait le contraire: lui, que nous avions toujours entendu dire qu'il devait ses extraordinaires succes a la resistance exceptionnelle de ses poumons et a sa faculte d'absorber une quantite d'air quatre ou cinq fois superieure a la normale " S'il a eu le temps de se rendre compte qu'il mourait (et j'espère que non), je suis sûr qu'il n'aura pas accusé la chasse, ni l'Afrique, ni même le "virus" qui, semble-t-il, a mis en pièces ses formidables poumons. Il aura simplement pensé de ce bacille malin la même chose que ce qu'il me dit à la fin d'une étape du Tour de Suisse, où Bartali lui avait pris la première place du classement général: "II était le plus fort et il me l'a fait savoir" ».  Ce qui eut lieu par ailleurs dans les semaines suivantes mérite d'être oublié. Alors que la nation entière pleurait son héros, les médecins qui l'avaient traité commencèrent une bataille de justifications pour occulter leur incompétence. Quant aux deux veuves, elles se disputèrent aigrement l'héritage matériel et spirituel du champion.




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