Le cyclisme en temps de guerre

 

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Quand la France entra en guerre, en juillet 1914, le cyclisme disparut, ecrase par l‘ampleur du conflit. Pendant trois annees, les bicyclettes ou­blierent  la banalité du sport pour etre consacrees a des missions autrement plus serieuses; le sanctuaire meme de la velocipedie parisienne, le célè­bre vélodrome de Buffalo, fut démoli en octobre 1917 pour etre transforme en usine de guerre. Pendant que les troupes se battaient sur le champ de bataille de la Premiere Guerre mondiale, la vie continuait, bien que ralen­tie, a l'arriere. Il fallait remonter le moral d'un peuple attriste par la guerre et les souffrances. Il fallait retablir un climat de fausse normalité permet­tant de continuer à vivre comme si de rien n'était: pour cela, rien ne va­lait le sain abandon aux joies du sport. C'est pourquoi, dans la France de 1917, la troisième année de guerre, quatre courses furent disputées, tenta­tives pour instiller un peu de normalité dans des temps com­plètement anormaux. Il s'agissait du Paris-Tours (que remporta Thys), du Trouville-Paris (Henri Pélissier), du Tours­ Paris (Deruyter) et du Mont-Saint-Michel-Paris (Godivier). Sans l'ombre d'un doute, la course la plus importante de ces années fut celle du Paris-Tours, le 19 mai 1918, une course standard qui devait donner l'illusion d'un retour à la normale. Pour y participer, de nombreux coureurs s'inscrirent, avec autant d'envie de s'amuser que de manque d'entraînement. Parmi eux se trouvaient le Belge Philippe Thys, dont le pays n'était pas en guerre, et le Français Henri Pélissier, qui avait obtenu de quitter l'armée pour une incroyable « faiblesse de consti­tution ", laquelle, par ailleurs, ne l'avait pas empêché d'être deuxième au Giro de Lombardie en 1917. Avec sobriété et concision, le journal organisateur de l'événement, L'Auto, présentait dans ses pages la course en ces termes: « La liste des inscrits au Paris-Tours s'est arrêtée au nombre de 44. Nous l'avons dit, c'est un bon résultat et nous ne pouvions espérer mieux. Les obligations militaires, les besoins du travail dans les usines, Tesdifficultés de transport ont rendu impossible à de nombreux autres coureurs de s'inscrire, mais notre liste, telle qu'elle est, est sa­tisfaisante, avec des champions comme Pélissier, Thys, Duboc, lesquels se sont rendus célèbres pour leurs prouesses sur la route, des rivaux plus directs, comme Mantelet, Juseret, Vandenhove, Chas­sot, Ali Neffati, Kippert, Michiels, Caza­lis, et des coureurs régionaux comme Baranton, qui assureront, à des niveaux différents, l'intérêt du 11 e Paris-Tours », Victime des pénuries de l'époque, qui touchaient jusqu'au papier des journaux, que l'on rationnait, la chronique de la course offerte le demain par le journal cité était succincte et télégraphique: « Thys, .Juseret et Barthélemy n'ont pas fait marquer leurs bicyclettes. La lutte s'est donc réduite (note de l'auteur: ils furent éliminés pour cela), perdant de son am­pleur, ce qui ne veut pas dire qu'elle ait perdu de l'intérêt. Après un départ rapide, accident d'Henri Pélissier à Buc (d'abord une crevaison, ensuite une rupture de frette). Il abandonne. L.:échappée se forme à Châteaufort avec Bouladoux, Patthey, Pasche, Chassot, Ali Neffati. Michiels, Lé­mée, Kippert, Cazalis, Duboc, Mantelet, Lobeau, Noël. Ali Neffati crève deux fois à Dourdan. Mantelet et Cazalis arrivent en­semble sur la piste (du vélodrome de Tours) où Mantelet l'emporte d'une demi-roue ». Plus tard, le 16 juin, eut lieu ce que nous pourrions considérer comme la seconde partie de l'épreuve précédente, mais en sens inverse: le Tours-Paris. À cette course, la participation fut moindre, avec seulement 22 coureurs. Il y avait Thys, mais Henri Pélissier, Duboc et Vanden­hove, à qui cette fois on n'avait pas donnéde permission, manquaient à l'appel. Voyons ce que disait L'Auto du 17 juin 1918 de cette course: « Georges Sérès fut le grand animateur de la première par­tie de l'épreuve, mais il fut éliminé en crevant pour la deuxième fois à Saint­Lyé (kilomètre 134). Dans 'l'ascension de la côte de Dourdan (kilomètre 195), Man­telet démarra en ne prenant que quel­ques mètres d'avance, mais il fut pris en chasse par le peloton que commandait Jusseret. Cazalis s'arrête, puis Barthé­lemy, Gobillot et Steux s'arrêtent égaIe­ment. À Angervilliers, les coureurs qui marchent ensemble ne sont que neuf, parmi lesquels Philippe Thys, tandis que Barthélemy les chasse accompagné de Gobillot et de Steux. À Saint-Rémy-Ies­ Chevreuses, Mantelet reste seul en tête, mais il est rattrapé ensuite dans la plaine. Il fait une nouvelle tentative dans la mon­tée de Châteaufort. Seuls peuvent le sui­vre Thys et Jusseret, tandis que Cazalis, Sérès, Michiels et Lémée perdent du ter­rain. Ils reviendront à la charge un peu plus loin. À l'arrivée au Parc des Princes se présente un groupe de six coureurs: Sérès, Mantelet, Thys, Lémée, Jusseret, Michiels. Le Belge Thys l'emporte avec une roue d'avance sur Mantelet, la troi­sième place revenant à Sérès ». En Italie, pays qui participait lui aussi au conflit, l'activité cycliste ne cessa pas complètement pendant toutes les années que dura la guerre. De fait, l'Italie ne prit pas les armes avant le 21- mai 1915, date à laquelle le conflit s'était généralisé en Europe. À l'époque, on prévoyait encore la tenue du Giro, compdsé de huit étapes qui constituaient un parcours de 3 000 ki­lomètres ; mais la déclaration de la guerre à l'Autriche le rel")dit impossible. Le Giro fut ainsi suspendu et l'épreuve italienne n'allait se disputer à nouveau qu'à la fin de la guerre, en 1919. Le Milan-San-Remo de 1916 fut lui aussi suspendu, pour se tenir à nouveau dans une certaine normalité à partir de 1917. Cette année-là, avec 48 cyclistes sur la ligne de départ (parmi lesquels le Suisse Egg, dont le pays était neutre dans le conflit), sous le mauvais temps et sur des routes très mauvaises totalisant les 286,5 kilomètres du parcours, ce fut Gaetano Belloni qui l'emporta, lui qui était l'éternel second. Fai­sant allusion au caractère héroïque de cette victoire, La Gazzetta titra avec raison: « Bel­loni vainc la résistance des hommes et l'ad­versité des éléments ». En 1918, et avec des routes dans un état encore pire «< indescriptibles », selon les chroniques de l'époque) par manque d'en­tretien, c'est Constante Girardengo qui l'emporta et qui connut un triomphe aussi épique qu'historique: il s'échappa et roula en solitaire sur 200 kilomètres pour arriver avec 13 minutes d'avance sur Bel­loni, AgostonL Corlaita, Costa, Giacchino et Vertemati, les 26 autres participants ayant entre-temps abandonné. En 1919, l'année de la signature de la paix, le vainqueur de la douzième classi­que parmi les classiques de l'histoire fut Angelo Gremo, qui se distingua avec un peu plus de 2 minutes d'avance sur Gi­rardengo. On continua aussi de célébrer, malgré la parenthèse de 1916, la course Milan-Turin, dont l'édition de 1917 fut ga­gnée par le Suisse Egg, suivi de Torricelli et de Lucotti. Quant à l'édition de 1918, elle vit la victoire de Gaetano Belloni Le Giro de Lombardie fut  'un cas cu­rieux, car il sortit indemne du conflit et se tint sans la moindre interruption pen­dant toute la guerre. En 1915, le vain­queur fut « Tano » Belloni, en 1916 Leo­poldo Torricelli, en 1917 Philippe Thys et, en 1918, à nouveau, Gaetano Belioni, le brave cycliste de Crémone qui aurait pu être le grand champion de son épo­que s'il ne s'était heurté à la figure sans égal de Constante Girardengo, qui lui bar­rait le chemin.

 

Paris et ses courses en temps de Guerre




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