LES DEUX COURSES HISTORIQUES

Liege-Bastogne-Liege, Milan-San Remo

Au début du XXe siècle, les classiques d'Europe centrale rece­laient le meilleur du cyclisme. La pionnière d'entre elles, la course Liège­Bastogne-Liège, naquit en 1892 et disparut dès 1894, pour ressusciter comme neuve en 1908. Entre-temps le Paris-Roubaix avait vu le jour, le 19 avril 1896, et forgeait peu à peu un certain type de coureur qu'on allait en­suite nommer {( rouleur ", c'est-à-dire un cycliste coriace et résistant, par­faitement adapté à la grande dureté climatique dans laquelle se déroulait habituellement cette course, et coutumier des longues distances, puisque le Paris-Roubaix faisait alors 280 kilomètres. Maurice Garin fut l'un de ces surhommes capables de dominer cette course difficile à ses débuts. Vainqueur des éditions de 1897 et 1898, Ga­rin fit la preuve qu'il appartenait définitivement à la race des champions en remportant aussi le premier Tour de France en 1903. Différent dans son style, bien que tout aussi résistant sur sa bicyclette, le Français Lucien Lesna gagna deux Paris-Roubaix consécutifs, en 1901 et 1902. Lors de la première course, dont le départ avait eu lieu à 6 heures du matin un jour de pluie, Lesna s'échappa"Peu après le départ avec le pistard Jean Gougoltz. Celui-ci commença à perdre des forces, vic­time d'une crampe phénoménale et demanda à Lucien un peu de pain pour se remettre. Cependant, Lesna fit le sourd, laissant Gou­goltz perdre peu à peu du ter­rain, tandis qu'il criait: { Bandits, vous êtes des bandits, je vous tuerai tous! " Ces menaces n'in­quiétèrent pas outre mesure Lesna, qui avala en solitaire les 140 kilomètres qui lui restaient pour l'ar­rivée au vélodrome de ,Roubaix. Il y en­tra au milieu des ovatibns de 10 000 spectateurs qui s'étaient donné rendez-vous pour assister à sa victoire. Cet immence triomphe, Lesna devait le revivre plus tard en s'imposant sur les 594 kilomètres du Bordeaux-Paris, devant Aucouturier et Joseph Fi­scher. À ces deux victoires si prestigieuses au­rait pu s'ajouter une troisième, si le coureur n'avait été contraint à une baignade inopinée... Pendant le Paris-Brest-Paris, qui se courut plus tard sur une distance de 1 196 kilomètres, Lucien Lesna voulut faire honneur à sa renommée de grand fa­vori et partit à toute vitesse à peine le départ donné. Surpris, ses adversaires ne tentèrent pas de le suivre, estimant - à raison - qu'il s'agissait d'une folie. « Il a oublié qu'à Brest nous devons faire demi­tour et revenir à Paris! » ironisa Aucouturier. Lesna était pourtant un pt1énomène d'opiniâ­treté, aux jambes solides, au style élégant et, sur­tout, à la tête dure. Lancé comme il l'était pour gagner cette course, il pédala avec acharnement comme s'il voulait parcourir les 600 kilomètres à 28 kilomètres/heure de moyenne. Après avoir fait demi-tour à Brest et croisé ses compagnons, sur lesquels il avait une avance de deux heures, Lesna, affaibli par le som­meil et la chaleur, décida de s'arrêter prendre un bain à Rennes. « C'est avec beaucoup de difficulté qu'on lui ouvrit le passage dans la foule pour s'approcher du contrôle des signatures, raconta plus tard Le Vélo. Il semblait très fatigué. Cédant au sommeil, il avait fait une chute entre Broons et Rennes, et il ne continuait la course que sous les imprécations de ses entraîneurs. Ceux-ci lui prodiguèrent de nombreux soins. Ainsi, Lesna fit une longue halte: il prit un bain, reçut un massage et reprit le départ ayant relativement récupéré. Son arrêt avait duré vingt minutes ». Cependant, Lesna s'endormait sur sa bicyclette, et était réveillé par les cris de ses soigneurs. À la hauteur de Rennes, il fut.dépassé par Ga­rin, et il ne put le suivre. Vaincu par la fatigue, il tomba dans un fossé. Il avait les jambes dures, raidies par le bain et le froid, et il décida finalement de se retirer, laissant la victoire à Garin, qui couvrit ces fameux 1 196 ki­lomètres en 52 heures et 11 minutes, à 22,919 km/h, devat:1çant d' 1 heure 55 minutes le second du classement, Gaston Rivierre, et améliorant de 19 heures et 26 minutes le record établi par Charles Terront, dix années au­ 1901 vit la victoire de l'Allemand Josef Fischer au Paris-Tours. une course  créée par Paris-Vélo en 1896. à l occasion de l'inauguration du vélodrome de Tours. Plus tard naquirent: ou renaquirent. bien que très espacées, quelques autres courses d'importance. C'est ainsi qu'en 1907 revint à la vie la prestigieuse course Paris-Bruxelles, qui après ses éditions de 1893 et 1896, était tombée dans l'oubli. Elle fut remportée par Garrigou. En Italie, le cyclisme était prodigue en épreuves de qualité comme le Milan­Turin ou le Rome-Naples-Rome. La pre­mière de celles-ci, après deux éditions en 1876 et 1896, revint au devant de la scène en 1903, avec la victoire de Gio­vanni Gerbi. Quant à la marathonienne Rome-Naples-Rome, elle vit le jour en 1902, et fut marquée par le triomphe de Gramme!. Quelques années plus tard, en 1905, fut créée une course historique qui existe encore aujourd'hui, le Giro de Lombar­die, dans laquelle s'imposa le mythique {( Diavolo Rosso », Giovanni Gerbi, vain­queur également de la première édition du Giro du Piémont en 1906. En 1907 fut célébrée la première édition d'une des plus grandes classiques de tous les temps: la Milan-San Remo. Cette épreuve cycliste, curieuse­ment, naquit d'une déception. Eugenio Costamagna, alors directeur de La Gazzetta dello Sport, se trou­vait en vacances à San Remo, ville où devait se ter­miner une course automobile - laquelle fut un échec retentissant. Poussé par quelques amis, Costama­gna accepta de renouveler l'expérience, mais cette fois avec des cyclistes. Le jour choisi fut le 14 avril et la distance devait être de 288 kilomètres. Dans le froid, un froid qui obligea à repousser le départ jusqu'à 5 heures 18 du matin, au lieu de 4 heures et demie comme cela était initialement prévu, 33 courageux par­ticipants prirent le départ, pour se voir réduits à 14 à l'arrivée, dans un état déplorable, comme le rappor­tèrent les journaux d'alors. La victoire revint au Fran­çais Lucien Petit-Breton, suivi de Garrigou et de Gerbi. Les derniers de cette journée aussi terrible qu'histo­rique furent les Italiens Rabajoli et Rota, qui passè­rent ensemble et épuisés la ligne d'arrivée, presque 4 heures après le vainqueur. D'autres courses vinrent ensuite, comme le Gifu dei Veneto, en 1909 (Pogliani). le Giro delrUmbria, en 1910 (Alfredo Tibiletti). ou encore le Gil'o di Ro­magna, la même année (Dortignac). mais il fallut en­core attendre quelques années supplémentaires pour que le monde du cyclisme vît l'avènement d'un au­tre « monument}) du cyclisme. le Tour des Flandres. Le Ronde Van Vlaan­deren, comme on le connaît en Belgique, date de 1913. C'est la création de Karel Van Wynendaele, un cou­reur qui, comprenant qu'il ne serait jamais que figurant, se recon­vertit en journaliste pour continuer à vivre de près le sport qui le passionnait. Admirateur du Paris-Bruxelles et du Paris-Roubaix, Van Wy­nendaele convainquit les dirigeants d'un au­tre journal de sport, Sportwereld, d'organi­ser une course impos­sible, qui fut appelée Tour des Flandres. La première édition - qui fut ga­gnée par le Belge Paul Deman - se déroula sur une distance, inhabituelle à l'époque, de 320 kilomètres, et sur des parcours en si piteux état et si impratica­bles que des chèvres ne s'y seraient pas aventurées. Pour cette raison, dès 1919, on chercha un itinéraire plus humain, qui est celui qui existe encore au­jourd'hui.

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