Le champion du monde et sa machine La bicyclette de Fausto Coppi

Cela faisait dix ans que Fausto Coppi espérait gagner une grande course. Son palmarès débordait de victoires prestigieuses, mais il lui manquait un Championnat du Monde. Il allait pouvoir remédier à cette carence en 1953, une année où on l'avait durement critiqué pour avoir renoncé au Tour de France. La ville suisse de Lugano accueillit cette année-là le Championnat du Monde sur route: 270 kilomètres marqués par les ascensions successives de la Crespera, qui allaient finalem nt décider de l'épreuve. La course vit, dès le début, de nombreuses échappées, mais ce ne fut qu'au kilomètre 150 que les choses commencèrent réellement à se clarifier. Ce fut Bobet qui attaqua, rapidement pris en chasse par Coppi et d"8utres coureurs. Au onzième tour de circuit, au passage du sommet de la Crespera, un petit groupe de sept cyclistes roulait en tête: Van Breenen, Lauredi, Gismondi, Wagtmans, Derycke, Huber et Van Geneugden. C'est au douzième tour, en passant la Crespera, que Fausto Coppi déciçJ8 de passer à l'attaque. Démarrant avec force, il laissa tout le monde sur place à l'exception de Derycke ; dans son dos, on se regardait les uns les autres sans savoir quoi faire... À encore 75 kilomètres de l'arrivée, l'avance des deux hommes était d'1 minute et 20 secondes sur le premier trio de leurs poursuivants, Gismondi, Ockers et Varjano ; un deuxième groupe, composé de treize coureurs, déplorait pour sa part presque 2 minutes de retard. Ces différences se creusèrent de manière spectaculaire. Au début du dix-septième et avant-dernier tour, l'avantage des deux hommes de tête était de 3 minutes et 40 secondes sur Ockers et Gismondi, et de 8 minutes sur le premier peloton. Se méfiant de Derycke, qui était toujours dans sa roue, Coppi décida de l'affronter à 30 kilomètres de l'arrivée, au plus difficile de la Crespera, là où la pente atteint les 10 %. Le Belge tenta désespérément de se séparer du Campionissimo, mais il finit par s'épuiser. Coppi pouvait ainsi se lancer dans sa triomphale marche en solitaire, en quête du maillot arc-en-ciel. Sa victoire fut en effet éclatante, puisqu'au début du dernier tour il affichait 3 minutes d'avance sur Germain Derycke, qui s'était effondré, et presque 6 minutes sur Ockers et Gismondi, 8 longues- minutes sur Defilippis et Gaul. et un peu plus de 10 minutes sur le peloton où se trouvaient Koblet et Kübler. Épique, spectaculaire et majestueux comme un aigle, Coppi atteignit l'arrivée en vainqueur. Cela faisait vingt-et-un ans que l'Italie n'avait pas remporté un Championnat du Monde de cyclisme! Le public salua l'exploit en faisant irruption sur la piste et en portant le champion sur ses épaules. Fausto Coppi fut tellement serré dans les bras, il reçut tellement de petites tapes amicales ou de car'esses d'admiration, que, lorsqu'il se dévêtit dans son hôtel. ses proches constatèrent qu'il avait le corps couvert de bleus. Coppi avait remporté le Championnat du Monde avec grandeur, en couvrant les 270 kilomètres du parcours à une moyenne de 35,291 km/ho Il avait distancé Derycke, deuxième du classement, de 6 minutes et 22 secondes, et le digne David Bedvvell, ce jour-là dernier, de 29 minutes. Ce fut bel et bien une victoire_épique. Dans ce triomphe de Coppi avait quelque chose à voir sa bicyclette d'alors, cette machine que quelqu'un garda soigneusement pendant que Fausto Coppi se dirigeait vers la plus haute marche du podium. Il s'agissait d'une Bianchi Mc5ndiale portant le numéro de série 471665, de taille 60. Son cadre était réalisé en acier Colombus EL, avec des joints chromés, ce qui conférait une belle élégance à l'ensemble. Le tube diagonal et le tube vertical avaient un diamètre de 18,6 millimètres, tandis que le diamètre du tube horizontal était de 25,4 millimètres. Soulignons que le tube de direction était complètement différent de ce qui se faisait à l'époque, aussi bien en ce qui concernait son diamètre externe (30 millimètres, et non les habituels 31,7 millimètres), que ses roulements à billes, de 3,17 millimètres, valeur inférieure à celle commune - la raison en était probablement la volonté d'augmenter le nombre de billes insérées dans le roulement pour augmenter ainsi les points d'appui sur le chemin de roulement. Les tubes du triangle arrière étaient en forme de cônes. Les haubans (tubes verticaux de la fourche arrière) oscillaient entre 14 et 10 millimètres et les bases (tubes horizontaux de la fourche arrière) de 22,2 à 12 millimètres, avec une section circulaire qui, dans le cas des bases, s'aplatissait sur une surface de 12 centimètres dans la zone de passage de la roue. En ce qui concernait les pièces unissant haubans et bases, pièces d'emboîtement, elles étaient dentées dans la partie supérieure de leur cannelure, ce qui permettait de plàcer la roue dans plusieurs positions et d'élargir ainsi le chariot arrière de 420 à 450 millimètres. Les composants de cette bicyclette étaient un mélange de Campagnolo Gran Sport et de Bianchi. Les plateaux faisaient 51 x 47, et les couronnes comportaient 14 à 21 dents. Les manivelles étaient en acier, à trois bras, et les roues dotées de 36 rayons soudés deux à deux pour donner plus de rigidité à l'ensemble. Coppi utilisait en général des boyaux durcis,et des jantes en duralumin, qui ont ensuite été adoptées presque à l'u nimité chez les cyclistes. N'oublions pas, à ce titre, que sur le Tour de 1925, quand on commença à utiliser ce type de jantes au détriment de celles en bois, il souffla un vrai vent de panique parmi les coureurs car, avec les premières journées de montagne, les boyaux sautaient des jantes, provoquant des chutes et des crevaisons multiples. Alarmés, les organisateurs du Tour avaient appelé Paris en urgence pour solliciter dans les plus brefs délais des roues avec des jantes en bois, et c'est ainsi que l'on résolut le problème. Ensuite, avec le temps et plus de calme, on étudia ce qui s'était passé et l'on vit que certains des boyaux usagés avaient un diamètre plus grand que celui permis par la jante; de plus, les colles employées pour fixer ces boyaux perdaient de leur adhérence avec le réchauffement du duralumin. Ces problèmes dépassés, le cyclisme put entrer dans une nouvelle ère.




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